Mauvaise humeur

Le  11 novembre 2019.

Une fois n’étant pas coutume, voici un billet de mauvaise humeur, résultat de deux heures de correction de copies de français (censément).

En ce 11 novembre, je m’accorde un armistice (mot formé du latin arma et de statio : état d'immobilité). Je pose donc mon stylo rouge, arme du prof décidé à en découdre. Métaphoriquement, l’armistice est bien une pause permettant de me reposer, de reprendre force et vigueur. En effet, j’ai du mal, désormais, à corriger d’un trait le tas de feuilles souvent froissées, parfois déchirées, fréquemment gribouillées, évidemment peu soignées dans l’écriture et la mise en page. J’ai du mal car, d’abord agacé, puis désabusé et enfin désespéré, je ne vois plus de motif valable de m’infliger cela.

Cette mauvaise humeur va croissante, en lien direct avec le sinistre constat que je fais désormais en chaque début d’année scolaire : la maîtrise du français disparaît dans des proportions dramatiques. Et avec ce délitement croissent l’incompréhension et le mépris de notre langue, de plus en plus perçue au fil du temps par les élèves comme une inutile contrainte et par les adultes comme un dangereux outil de discrimination. L’essentiel est de se comprendre, non, ? De communiquer !

Communiquer, maître-mot désormais, qui devrait consister à mettre en commun ce que nous voyons, ce que nous imaginons, ce que nous pensons. Mais…

Décrire ? Comment y parvenir sans vocabulaire ?

Raconter ? Encore faudrait-il, d’une part être capable d’imaginer et, d’autre part comprendre la notion de temps de conjugaison !

Expliquer ? Il faut pour cela avoir des idées claires ! Quelles idées ?

Argumenter ? Restons polis, je vous prie !

Et quand bien même l’on aurait quelque chose à dire et la capacité minimale pour ce faire, quelques minutes de réflexion s’imposeraient, malheureusement inaccessibles à nombre de nos jeunes.

Syntaxe, grammaire et orthographe deviennent des mots étranges voire étrangers, renvoyant à des notions archaïques connues seulement de mecs qui se la pètent grave !

Alors, oui, m’opposera-t-on, on se débrouille très bien avec les verbes faire, dire, être et avoir. Et puis le présent suffit, le présent simple, celui de l’indicatif (oh le gros mot !), pas celui du subjonctif (du quoi ?!) du conditionnel (hein ?) ou de l’impératif (l’autorité ? qu’es acò ?).

Vieux grincheux, je sais qu’il est normal qu’une langue évolue, que les usages la transforment, que des simplifications s’opèrent, que des tolérances apparaissent. Il est en revanche préoccupant de voir s’effondrer aussi rapidement le niveau global de nos plus jeunes ; l’accélération du phénomène se manifeste depuis moins de dix ans à mon sens. Au delà même de la capacité d’expression et de l’orthographe, je constate au quotidien qu’ils ont de plus en plus de difficultés à imaginer, de plus en plus de mal (au vrai sens du terme) à tenir un crayon ou un stylo, de moins en moins d’aptitudes à la concentration.

Billet de mauvaise humeur et billet d’impuissance, aussi. Impuissance face à une situation aux sources multiples. Il serait trop facile de désigner uniquement les coupables naturels que nous, profs, sommes. Il existe bien d’autres causes : noyau familial parfois éclaté, parents qui confient leurs (tout-petits) enfants aux écrans, développement des communautarismes, société qui se désagrège, valeurs de la République en berne, troubles dys de plus en plus fréquents, structures éducatives inadaptées, refus de voir la réalité en face, de toutes parts…

Bref, mauvaise journée, qui ne m’empêchera pas de redémarrer demain et de tenter d’être utile à ces enfants-victimes.

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Rouge printemps

Le 20 mars 2021.

Dans le prolongement de mon précédent billet, j’ai franchi le cap : ma belle Anglaise et moi nous sommes trouvés. Elle dort chez moi depuis quarante-huit heures. D’un rouge éclatant, ornée de chromes rutilants, dotée de tous les équipements, elle m’emmène désormais en balade, elle et moi vibrant de son gros bicylindre coupleux et sonore.

En ce premier jour du printemps, j’ai la banane, selon l’expression désormais consacrée par l’usage. Comme à chaque fois que je l’enfourche et que je roule, ne serait-ce que quelques kilomètres, je souris béatement. Un gosse, quoi ! C’est un drôle de sentiment chez moi, si peu coutumier du lâcher-prise. Mais je goûte avec ces 250 kilos de métal le moment présent. Plus encore, de manière excessive, j’en conviens, j’éprouve un sentiment d’accomplissement.

Cela va au-delà d’un simple achat de véhicule, fût-ce une Triumph Speedmaster : il s’agit bien là d’une intense satisfaction, fondée sur une émotion double : celle que procure l’engin, bien sûr, mais aussi cette incrédulité. J’y crois pas : j’ai osé ! Pour la première fois en cinquante-sept ans, je me suis autorisé à céder à un caprice, à un achat inutile dans l’absolu, mon scooter suffisant bien à mon quotidien. Et cette audace m’emplit de fierté et de reconnaissance.

Un bien beau printemps, donc !

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