Pour le(s) plaisir(s)

Le 16 juillet 2021.

Une semaine de première pause estivale, c’est bien le minimum pour rattraper mon retard dans mes activités personnelles. Dans mes chères montagnes beuilloises, entre deux averses et deux balades avec Claire et Joia, je rattrape donc.

Un peu de temps d’abord pour trier et purger les reliquats non traités : dossiers, messageries et paperasses diverses. Un peu de temps aussi pour organiser cet été entamé, qui se découpera en tranches : pauses, préparation de la rentrée (en tant qu’élu pour les écoles niçoises et en tant qu’enseignant pour mes propres cours), moments avec les amis autour de bons repas évidement... Un peu de temps ensuite pour œuvrer aux projets pour l’année à venir : théâtre et écriture notamment. Déjà parvenir à la fin de ce billet, puis écrire la chanson que m’a commandée Joris, qui vient de mettre si joliment en musique « Moure de tola », dans un registre différent de « Carmarina ». J’aimerais aussi commencer une pièce, à jouer avec ma fille Marie, projet qui va au-delà de la simple écriture. Un peu de temps enfin pour revenir sur les mois écoulés et les plaisirs goûtés. Jusqu’alors, je ne prenais pas ce temps, et c’était une erreur. Repenser aux joies et aux satisfactions éprouvées, c’est les revivre et mesurer sa chance de les avoir connues.

L'année dernière, l’on me découvrit une maladie auto-immune au nom barbare, extrêmement invalidante au début. La surprise évacuée et le traitement établi, j’ai progressivement appris à apprécier les petits et les grands plaisirs du quotidien. Non que ma vie d’avant en fût dénuée, mais emporté par mon tourbillon d’hyperactif, je n’en jouissais pas. J’ai donc appris le(s) plaisir(s).

Plaisir sur la route d’abord, avec ma vibrante Triumph Speedmaster 1200, que j’enfourche aussi souvent que possible, que je bichonne et améliore au gré de mes envies et de mes caprices, sans scrupules et avec fierté.

Plaisir grâce à ce nouveau membre de la famille qu'est Joia la bien nommée, qui nous transmet au quotidien sa joie de vivre et nous témoigne son affection.

Plaisir dans mes nouvelles responsabilités politiques, que j’assume désormais depuis un an. Une délégation large, certes (Education, Livre, Illettrisme et Identité niçoise), mais tellement adaptée à ce que je suis et à ce que j’aime. Beaucoup d’engagement et de temps à y consacrer, mais un réel sentiment d’utilité.

Plaisir sur scène, bien sûr. Pas avec le Théâtre Niçois de Francis Gag, évidemment : la crise sanitaire passant par là, nous n’avons pu ni répéter ni jouer. En revanche, Muriel Mayette-Holtz, Directrice du Théâtre National de Nice, m’a proposé le rôle de l’avoué Pandolfo dans sa trilogie Goldoni, que nous avons présentée en mai et que nous reprendrons en décembre. J’ai accepté sans réfléchir, mesurant l’opportunité pour le petit amateur de théâtre dialectal que je suis de travailler sous sa conduite avec des professionnels. Une intense satisfaction de répéter avec eux, qui jamais ne m’ont fait ressentir mon statut. Petit à petit, j’ai appris à approfondir chaque réplique et ma relation avec les autres personnages, à connaître Pandolfo, en fait. Et, de manière assez inhabituelle, au moment de jouer, une forme d’exaltation a pris le pas sur le trac. Le rideau une fois tombé, j’étais encore incrédule d’avoir eu cette chance, d’avoir vécu cela, d’avoir osé, d’avoir fait face et de m’être autorisé cette expérience.

Ainsi, malgré la maladie et les craintes, malgré les confinements et les contraintes sanitaires, malgré les doutes et l’inquiétude, l’année écoulée me fut faste, ô combien ! Mon ami Ivan me disait un jour que le bonheur, c’est une succession de petits bonheurs au jour le jour. Nombreux, les petits bonheurs ! Dont acte.

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Mauvaise humeur

Le  11 novembre 2019.

Une fois n’étant pas coutume, voici un billet de mauvaise humeur, résultat de deux heures de correction de copies de français (censément).

En ce 11 novembre, je m’accorde un armistice (mot formé du latin arma et de statio : état d'immobilité). Je pose donc mon stylo rouge, arme du prof décidé à en découdre. Métaphoriquement, l’armistice est bien une pause permettant de me reposer, de reprendre force et vigueur. En effet, j’ai du mal, désormais, à corriger d’un trait le tas de feuilles souvent froissées, parfois déchirées, fréquemment gribouillées, évidemment peu soignées dans l’écriture et la mise en page. J’ai du mal car, d’abord agacé, puis désabusé et enfin désespéré, je ne vois plus de motif valable de m’infliger cela.

Cette mauvaise humeur va croissante, en lien direct avec le sinistre constat que je fais désormais en chaque début d’année scolaire : la maîtrise du français disparaît dans des proportions dramatiques. Et avec ce délitement croissent l’incompréhension et le mépris de notre langue, de plus en plus perçue au fil du temps par les élèves comme une inutile contrainte et par les adultes comme un dangereux outil de discrimination. L’essentiel est de se comprendre, non, ? De communiquer !

Communiquer, maître-mot désormais, qui devrait consister à mettre en commun ce que nous voyons, ce que nous imaginons, ce que nous pensons. Mais…

Décrire ? Comment y parvenir sans vocabulaire ?

Raconter ? Encore faudrait-il, d’une part être capable d’imaginer et, d’autre part comprendre la notion de temps de conjugaison !

Expliquer ? Il faut pour cela avoir des idées claires ! Quelles idées ?

Argumenter ? Restons polis, je vous prie !

Et quand bien même l’on aurait quelque chose à dire et la capacité minimale pour ce faire, quelques minutes de réflexion s’imposeraient, malheureusement inaccessibles à nombre de nos jeunes.

Syntaxe, grammaire et orthographe deviennent des mots étranges voire étrangers, renvoyant à des notions archaïques connues seulement de mecs qui se la pètent grave !

Alors, oui, m’opposera-t-on, on se débrouille très bien avec les verbes faire, dire, être et avoir. Et puis le présent suffit, le présent simple, celui de l’indicatif (oh le gros mot !), pas celui du subjonctif (du quoi ?!) du conditionnel (hein ?) ou de l’impératif (l’autorité ? qu’es acò ?).

Vieux grincheux, je sais qu’il est normal qu’une langue évolue, que les usages la transforment, que des simplifications s’opèrent, que des tolérances apparaissent. Il est en revanche préoccupant de voir s’effondrer aussi rapidement le niveau global de nos plus jeunes ; l’accélération du phénomène se manifeste depuis moins de dix ans à mon sens. Au delà même de la capacité d’expression et de l’orthographe, je constate au quotidien qu’ils ont de plus en plus de difficultés à imaginer, de plus en plus de mal (au vrai sens du terme) à tenir un crayon ou un stylo, de moins en moins d’aptitudes à la concentration.

Billet de mauvaise humeur et billet d’impuissance, aussi. Impuissance face à une situation aux sources multiples. Il serait trop facile de désigner uniquement les coupables naturels que nous, profs, sommes. Il existe bien d’autres causes : noyau familial parfois éclaté, parents qui confient leurs (tout-petits) enfants aux écrans, développement des communautarismes, société qui se désagrège, valeurs de la République en berne, troubles dys de plus en plus fréquents, structures éducatives inadaptées, refus de voir la réalité en face, de toutes parts…

Bref, mauvaise journée, qui ne m’empêchera pas de redémarrer demain et de tenter d’être utile à ces enfants-victimes.

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